Lundi 16 mars 20..

 

C'est son premier jour : il est facteur. Le parcours est nettement tracé, sans aucun accroc possible. Pour autant, c'est bien en homme libre qu'il déambule dans ces rues qu'il ne connaît pas encore. Bientôt, il arpentera la ville à bord de son vélo jaune, saluant d'une main Mme Martin, distribuant de l'autre son courrier à la famille Ronzo ; bientôt, la moindre aspérité de terrain sera connue de lui : ce qui le faisait chuter avant lui fournira la possibilité de quelques tricks de facteur – entendez par là des virages un peu secs, des rebonds cadencés. Ce nouveau poste est pour lui une aventure folle, une quête solitaire, un roman d'apprentissage. Il hésite encore un instant avant de mettre chaque lettre dans sa boîte : « et si je me trompais ? », pense-t-il à chaque fois.

 

L'homme est appliqué, il pédale fort pour compenser la lenteur de son amateurisme. C'est donc en coup de vent qu'il passe devant le numéro 33 de la rue Albert Camus, oubliant presque de descendre de son bolide pour faire son travail. En se remettant en scelle, il a un regard léger vers la vitre ouverte donnant sur l'extérieur ; son cœur manque de s'arrêter tant la vision est belle. En un instant, le jeune facteur se voit conquis par un visage, une ombre, une force brute mais sage fumant sa cigarette à la fenêtre, dominant le paysage comme une lionne sur son rocher. Il voudrait en voir davantage mais n'en a pas le luxe ; impatient il se tourne à nouveau mais l'apparition s'est faite escamotage : seule, la fumée de cigarette tournoie encore dans les airs avant d'elle aussi s'évaporer. Pincement au cœur, coup de pédale malhabile : il la reverra demain, ou après-demain, ou le jour d'après.

 

March Hare

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