Daniel Darc, 'La Taille de mon Âme'

 

J'ai réécouté ce morceau il y a peu, en rentrant de l'hôpital où ma femme séjourne en ce moment pour surveiller une fin de grossesse compliquée. J'avais donc cela en tête (la parentalité) et j'ai plongé dans ces mots comme dans un monde nouveau fait d'autres couleurs. Pour la première fois, j'ai pu entrevoir cette composition musicale dans toute sa globalité et j'ai enfin compris pourquoi elle s'était, dès la première écoute, dès les premiers vers, arrimée à moi comme un bateau au port.

Avant ce soir-là, je m'étais patiemment représenté la chanson en antagonismes :

- le mortel / le sacré

- le sombre / le lumineux

- le truculent / l'inspiré

- l'éphémère / le rituel...

... et d'autres encore. Je pensais voir, dans la convocation de ces images, toute l'ambivalence du personnage Darc, toute sa poésie mais aussi son espièglerie. Puis, à la lumière de mon futur rôle de parent, je me suis imaginé prononcer ces vers à ma fille, et cela a fonctionné à la perfection. J'ai ainsi pu comprendre toute l'étendue des thématiques abordées par Daniel Darc dans cette chanson c'est vertigineux !

 

L'enfant

Prenons un instant le ton de l'enfant qui se raconte à un-e ami-e - non qui se la raconte, mais bien qui se raconte : qui tente avec ses mots à lui de dire ce qu'il est, ce qui le fait se mouvoir dans ce monde qu'il ne connaît que trop, mais dont il ignore encore tout - ou à celui ou celle qu'il aimerait impressionner de sa passion, comme pour rendre compte de sa fougue amoureuse. Cet enfant dirait à l'autre, en substance : "Moi, si j'veux, j'peux monter aux arbres, et déjouer des pièges, et partir à l'aventure, et tuer des monstres pour sauver le monde, et même que ... ". C'est selon moi cela l'essence de ce texte, lorsqu'il est vu par le prisme de l'enfance. Le garnement ou la garnemente garde bien sûr le meilleur, le plus mystérieux pour la fin : "et encore je ne te dis pas tout, car je peux encore bien mieux que tout cela : si tu savais ! ".

Et puis, il y a toutes ces parties du corps que la chanson évoque et qui sont autant d'histoires sur lesquelles peut partir une imagination d'enfant : " et de mes mains sortent des lasers pendant que mes pieds s'agrandissent pour être aussi longs que le sol ! Et mes fesses, elles sont explosives ! ". Enfin, toujours : "et encore, si tu savais, j'cache encore plein de choses".

Le ton de l'enfance est celui de la défiance, de la conquête, de la soif de se révéler à l'autre et, par ce biais, au monde.

 

L'amant-e

Nous sommes bien plus tard, l'enfant a grandi et a déjà exploré bien des îles, asséché bien des filons d'or. C'est à présent mis face à ses premières désillusions qu'il se présente à l'autre, et tous deux sont mis à nu par les mots. On imagine la main parcourir le corps de l'autre et la voix énumérer les différents éléments croisés sur la route : " le pied, la jambe ; la cuisse, l'entrejambe, le ventre ; le torse. Le cou. etc... ". C'est aussi l'homme ou la femme qui, nu-e, se présente à l'autre comme l'être qu'il ou elle est. L'homme, la femme, prend la main de l'autre, et refait le parcours de son corps : " le pied, la jambe, etc... ". Le "rien", c'est la promesse qu'il n'y aura que cela à capturer, ici-même et dans ce temps donné. C'est la promesse et la mise en garde : " fais gaffe, ce que je cache derrière cela ne te regarde pas ". Mais comme par jeu, pour attiser la braise de la séduction : " et pourtant, si tu savais derrière, la taille de mon âme ". C'est la même espièglerie de l'enfance, muée en jeux amoureux.

On peut néanmoins sentir un poids certain peser dans ces vers, vers qui assignent à l'amant-e une sorte de fardeau de la solitude. " Ce qui se cache là-bas, dans mon jardin enfoui, ne te sera jamais promis-e ; mais si seulement tu pouvais y avoir accès, alors tu saurais, nous serions en paix avec cela ".

 

Le parent

L'amant-e s'est posé-e, a trouvé la stabilité d'une manière ou d'une autre, et arrive au moment de sa vie où il ou elle devient parent. D'un coup s'impose à lui ou elle cette notion étrange de transmission, comme si pour la première fois le temps était compté, comme s'il fallait livrer à sa progéniture la substantive moëlle de qui l'on est. Alors le parent témoigne de ce qu'il sait et ce parce qu'il est en avance sur son enfant. Le " si tu savais " devient un " tu verras quand tu seras grand " ; le" rien " vient nuancer le propos : " si tu savais... mais n'en tiens pas compte, suis ton propre chemin, c'est tout aussi bien ".

Cette chanson évoque aussi, selon moi, la parentalité par cet aspect de discussion qu'induit le " tu ". Ce tutoiement peut s'adresser tout autant à soi qu'à l'autre, mais dans le cadre du parent qui s'adresse à son enfant, les choses s'emboitent parfaitement et ces vers deviennent un moment privilégié entre un parent et son enfant, des sortes de présentations en bonne et due forme. On trouve aussi l'idée que l'enfant peut se faire une image fausse de son parent - de par l'apparence physique de ce dernier - et qu'en fait il n'en est rien, parce que l'enfant ne peut pas encore savoir " la taille de son âme ". On a presque un aveu : " si tu savais, avant toi j'ai fait tellement de choses, je n'en suis pas fier. Mais si seulement tu pouvais me voir tel que je suis vraiment, voir la taille de mon âme ".

L'évocation des différentes parties du corps renvoie également à ce petit jeu auquel jouent les parents avec leurs enfants : " et là c'est ton petit nez, et là c'est ton petit pied, et là... ". Le parent apprend à l'enfant à faire connaissance avec son propre corps.

 

Le mourant

Le parent est arrivé au bout de sa mission de formation, de transmission, et sa vie décline petit à petit, inexorablement. Survient alors la question de l'après qui, si elle fut auparavant envisagée avec humour et distance, devient tout à coup fort concrète. Et après, que m'arrive-t-il ? L'être humain, à l'âge d'établir un réel bilan de sa vie, se parle comme à lui-même, comme pour se convaincre : " ce qui me constitue n'a guère d'importance : c'est du matériel, de l'organique, du dégradable ; c'est du rien. Ne reste, une fois les couches successives de l'être enlevées, que le moi constitutif de mon existence, le moi à l'intérieur, celui ou celle dont je ne sais finalement rien et que je m'apprête peut-être à incarner ".

Ce bilan peut aussi être autre. La personne peut aussi, en se remémorant les parties de son corps comme des morceaux de sa vie, choisir de les éliminer, petit à petit, faisant ainsi le tri de ce qui ne compte plus face à la mort, pour ne garder que l'essentiel, à savoir l'âme. Dans le cas d'une personne croyante comme ce fut le cas pour Daniel Darc, il est extrêmement sensé d'en arriver à un détachement de ce qui relève du corprorel pour, au moment du grand final, n'être plus vêtu que de son âme, et n'avoir à présenter à Dieu que ce qui constitue l'essence-même de l'être, à savoir l'âme.

Enfin, ces mots comme bilan peuvent aussi être l'occasion de donner un sens à une existence entière. Encore une fois, les parties du corps sont comme des épaves immergées que l'on fait remonter à la surface : la personne les admire une dernière fois avant de lâcher prise et de confirmer : " ce n'est rien, ça n'a pas d'importance ". En procédant par élimination, la personne finit par avoir écarté tout ce qui constitue sa vie et par trouver ce qu'elle ne pouvait trouver lorsque tout le reste lui encombrait l'esprit : " la taille de son âme ".

 

Cette chanson m'a réellement séduit, par bien des aspects, et je crois avoir perçu dès la première écoute l'existence de ces différentes strates de lecture sans arriver pourtant à mettre le doigt sur l'essentiel. J'ai tout de suite senti une apparente facilité, une apparente légèreté : cette petite valse mélancolique et ce refrain chantant qui te trottent dans la tête à en devenir marteau sont les parties visibles de l'iceberg, mais elles deviennent aisément métonymie (la partie pour le tout), et pour longtemps. Chaque écoute permet au final d'ajouter un " rien " à la liste, jusqu'à enfin parvenir à ce qu'entend Darc lorsqu'il évoque la " taille de son âme ". C'est si profond parce que si simple, si mystérieux parce que trivial, si mélancolique parce qu'enthousiaste. On en revient aux images constradictoires, mais la route empruntée n'est pas la même et ça change absolument tout.

 

March Hare

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