1. Je suis papa

2. Je suis dépressif*

*Sans lien de cause à effet.

 

Il y a deux sujets qui me tiennent à coeur en ce moment, et ces deux sujets s'annulent, s'autodétruisent. Si je parle de l'un, l'autre en face n'a pas sa place, et inversement. Parce qu'être papa, c'est la chose la plus merveilleuse qui soit et qu'être dépressif, ça n'entre pas dans la composition de la poche "Bonheur" que l'on m'a transfusé à la naissance de ma fille. Pour autant, ce sont les deux choses qui m'animent depuis peu et comme un tiraillement constant, une perturbation de l'âme qui oscille entre tempête et mer d'huile (la dépression, c'est la mer d'huile), je passe du bon père/mari au parfait connard centré sur lui-même, parfois en deux secondes.

Etre père a, sans nul doute, tout bousculé : de mon quotidien à la perception du monde qui m'entoure ; du regard que je pose sur l'autre à celui posé sur moi. Rien ne sera plus comme avant parce que de mes actes et de mes choix dépendent le bonheur et la bonne santé d'un petit être humain ; rien ne sera plus comme avant, et ce n'est pas vraiment grave : je m'y fais bien, je l'accepte sereinement, aussi surprenant que cela soit.

Pour autant, je crois que je n'ai jamais été aussi mal. Voilà des années que cela ne va pas : le moral en dents de scie, les sautes d'humeur ponctuelles et d'intensité variable. Cependant et depuis quelques temps, certains jours sont plus difficiles que d'autres ; certains jours, on ne veut rien d'autre que son lit, sa couette, rester seul à se morfondre et à se confondre avec le temps et l'espace, on veut que rien ne bouge plus et reste figé ainsi indéfiniment. D'autres jours je tiens le coup, mais un petit grain de sable dans les rouages de ma journée va bloquer tout mon système et me mettre en boucle jusqu'au soir. Et quand je suis seul pour plusieurs jours chez moi, cet état est quasi permanent, avec des pics d'angoisse au moment du coucher qui me font veiller jusque tard le soir : je n'irai pas dormir, je ne finirai pas cette journée, je veux encore croire que je peux faire quelque chose de productif de cette journée.

 

Il n'y a pas des jours où cela va et d'autres non : ça ne va jamais, je ne vais jamais bien. Simplement, parfois, c'est plus facile à ignorer, pour X raison.

 

J'ai, à chaque seconde, la conviction intime qu'un gouffre vertigineux s'ouvre sous mes pas, prêt à m'avaler et me faire disparaître à jamais dans l'obscurité. J'ai peur chaque matin que ce jour n'en soit pas un bon, et que celui-ci dure des semaines, des mois, des années sans que je ne m'en aperçoive. Je ne veux pas dormir cent ans en attendant le baiser de mon prince charmant. Je me sens mal, sale, vide, inerte, impuissant, sombre, incapable, atomisé, paralysé.

Chaque choix que je fais - qu'il s'agisse de trancher entre un yaourt à la framboise ou à la pomme, comme de statuer sur mon avenir professionnel - me met face à une colonne d'eau, un tsunami gigantesque sorti de nulle part, si haut qu'il cache la lumière du soleil, si haut qu'il va s'abattre sur moi à l'instant même où je le vois (non je ne vous raconte pas mes rêves, qu'est-ce que vous croyez ?). Je me bats et je lutte ainsi quotidiennement et en boucle pour : me lever du lit / me lever du canapé / ramasser ces fringues qui traînent par terre depuis déjà deux semaines et qui s'accumulent / faire à manger / faire la vaisselle / nettoyer / m'occuper de mes impôts / faire les démarches de nouveau parent / prendre des RDV médicaux / écrire / savoir ce que je vais faire de ma vie / me laver. Attention, cette liste, bien que déjà trop longue, est loin d'être exhaustive. Chaque mouvement est un combat.

Au quotidien on ne dirait pas vraiment, parce que je continue à avancer. J'ai un travail, je vois des gens dans le cadre de ce travail, je discute, je ris, je fais celui qui s'active. Quand on m'invite quelque part je viens ; je ne suis pas toujours de très bonne compagnie, mais je suis là. Pourtant si on regarde bien : j'arrive systématiquement en retard le matin, souvent je fais la gueule - je dis que je suis fatigué, mais non c'est juste qu'un truc ne s'est pas passé comme je le souhaitais et du coup rien ne va plus mon monde s'écroule plus rien ne va holala holala holala - dès que je le peux je m'assois et ne fais rien, regarde le temps passer et le vide s'installer, je n'arrive pas à respecter mes temps de pause, je ne veux que rentrer / me coucher / dormir. Je fais des blagues aussi. J'ai des absences, je ne fais plus attention. Je mange, beaucoup, n'importe quoi et n'importe quand. Je ne me fixe aucune limitation dans mes comportements, je me vois incapable de m'imposer règles ou contraintes. Je crois que j'échoue à chaque minute à l'examen pour devenir un adulte.

Je n'appelle plus personne, la simple idée de sortir un téléphone, de prendre des nouvelles, m'effraye. Je ne sors plus, ne vois plus personne, ne cherche pas à savoir qui va comment ; ne cherche pas à organiser des événements, à faire des choses nouvelles, à émerveiller les gens que j'aime et qui m'entourent par des surprises et des preuves d'affection. Je me centre sur moi et mes névroses, sinon je craque, sinon j'explose.

Je n'écris plus depuis des semaines, des mois. Je n'y arrive plus. J'ai abandonné l'idée d'écrire, déclaré forfait, du moins pour un temps. Parce que je n'avais plus de rêves, d'ambition, de désirs, de motivation en lien avec l'écriture, j'ai décidé de tout arrêter avant le burn out et le dégoût total. Ca m'en coûte : parfois j'ai envie, le balbutiement des mots au bout des doigts, mais c'est important de laisser les choses décanter pour enfin voir ce qui retombe et pouvoir délimiter les couches successives.

 

Alors oui, je suis parent. Je suis parent, cela me rend heureux, cela vient raisonner en moi - il y avait définitivement un succès caché "parent" dans mes achievements et que j'ai débloqué - cela me permet de voir la vie sous un autre angle, de mettre de l'ordre dans mes priorités. MAIS... Mais, je n'ai jamais été aussi mal. Et peut-être que c'est le fait d'être devenu parent, ou peut-être est-ce d'avoir enfin touché le fond, mais toujours est-il que j'ai pris une décision. Cela m'aura pris des années, mais j'ai enfin décidé de consulter et d'aller au bout du processus. Cette latence dans le choix, dans la prise risque, m'aura tant coûté... mon couple a énormément souffert de la situation. Mais aujourd'hui je me sens prêt à me sortir de la mélasse. Le RDV est déjà pris, et si la thérapeute ne me convient pas je ne m'en saisirai pas comme un prétexte à mon inertie, je reprendrai RDV avec quelqu'un d'autre, jusqu'à ce que ça matche. Je dois me sortir de tout cela. Preuve en est que les choses changent enfin : j'en parle ici et là de manière publique, de plus en plus souvent et de la façon la plus ouverte possible. De cette manière je n'ai plus d'autre choix que d'aller au bout de ma démarche. Advienne que pourra, je n'ai de toutes manières plus rien à perdre.

 

"Ghost days leave me alone, you're not part of the medicine plan.
They said it's hard to explain and it's harder to understand
I said what ever happens then : I was asleep"

 

March Hare

PS : Je n'ai besoin, ni de plus d'amour, ni de plus d'attention, ni de plus de sollicitation (surtout pas, qu'on me laisse tranquille) : je n'ai besoin que d'un psy, et de temps. Merci. Ce message concerne la terre entière, à l’exception de ma femme.