11714433_701379399968650_1659027255_nL'image vient de ce site (avec un texte inséré par la Baba) : http://france.jeditoo.com/Paca/luberon/bonnieux.htm#la-louve

L'une des femmes du village s'affaire à ranger la devanture de sa boutique, lorsqu'elle voit passer ce véhicule qu'elle ne reconnaît pas. Elle hésite un instant, mais finit par se mettre en marche, l'esprit chamboulé par un affreux doute. Avec un rythme soutenu, elle parvient à maintenir sa cible à vue jusqu'à ce que celle-ci tourne dans une impasse. Affaiblie par sa course, la commère souffle un moment au coin de la rue, avant de partir à la chasse aux chimères. Elle sait que son comportement est absurde : il n'y a rien de sensé à laisser son commerce à la poursuite d'une simple crainte, principalement fondée sur une peur viscérale de l'étranger. Pour autant la femme avance, cherche du regard le tas de ferraille poussiéreux qu'elle vient de voir tourner. Ses doutes se changent en stupéfaction lorsqu'elle constate devant quelle propriété s'est garé le suspect. Elle connaît la rumeur comme toutes et tous ici : de sombres histoires ont eu lieu au sein de cette maison, des histoires que nul ne saurait révéler et qui font encore frémir le village entier. A l'époque cette antique famille, terrée dans le fin fond de cette rue, elle-même au fin fond de la commune, a vécu le pire et s'est vue rejetée par la communauté : « pas de ça chez nous ». Et si les locataires nouveaux semblent insensibles au malheur qui suinte de ces murs, le reste de la population ici n'est pas dupe : s'approcher de ce lieu n'est pas sain.

 

La femme reste un long moment yeux écarquillés et bouche ouverte, la main gauche sur la poitrine, la main droite appuyée contre un lampadaire, à la fois confortée dans ses préjugés et pétrifiée de se trouver face à cette bâtisse du malheur. Lentement, l'émotion finit par redescendre. La sage commerçante décide alors de revenir sur ses pas et d'alerter les instances du village lorsque, curieuse, elle ressent l'irrésistible envie de scruter l'intérieur de la voiture. Elle essuie du revers de sa manche la vitre crasseuse côté conducteur – non sans un air de dégoût absolu – et y appose ses deux mains en pare-soleil pour mieux nourrir son avide appétit de voyeuse compulsive. Son regard se fixe sur l'énorme tâche sombre recouvrant la banquette avant ; son cri, strident, fait aboyer tous les chiens du quartier alors que ses jambes partent d'elles-mêmes loin, le plus loin possible de tous ces signaux de danger. Elle a un dernier regard vers la voiture, imprime sans le vouloir la plaque d'immatriculation. Ses petits talons claquent sur le bitume et fendent de manière irrégulière les quelques silences laissés par les jappements.

 

Tom a déjà donné quelques coups de pelle bien avisés lorsqu'il entend hurler dans l'impasse. Ses mains se serrent alors autour du bois rugueux de son outil, sur lequel coulent de fines tracées sombres en provenance de la blessure. L'homme se met à creuser frénétiquement jusqu'à sentir le sol lui résister. Il se jette alors dans la tombe et lacère la terre de ses mains tel un forcené ; son teint est pâle, son corps entier semble soudain souffrir d'une fièvre brûlante. Tom chancelle puis se reprend, arrache de terre les lambeaux de son passé – véritables horreurs d'os et de tissus déchiquetés – pour les prendre avec lui sous sa veste, contre son cœur. Le long de ses joues coulent les larmes qui se mêlent au sang versé alors que, brisé, il rassemble ses dernières forces pour reboucher le trou et dire adieu. Le poids sous son vêtement et dans la pelle, Tom referme le portail derrière lui, s'arrête un instant et a, pour sa demeure d'antan, une pensée nostalgique qu'il ne comprend pas. Il revoit, au travers des barreaux, ce cognassier qui ne chantera plus, ce cognassier sur lequel pend encore la balançoire de son enfance, et au pied duquel la terre fraîchement retournée lui renvoie un haut-le-cœur qu'il peine à contenir. D'un violent coup de patte, il arrache un panneau « vendu » accroché à l'entrée de son chez-lui. Il titube, sent le monde autour de lui s'effondrer...

 

Un murmure... Une voix : « Tom... Tom... TOOOOM ! » L'évadé fait un bon dans sa voiture et son épaule lui envoie une décharge d'une intensité telle qu'il peine à rester alerte. Apeuré, il ne sait plus ce qui lui est arrivé, ne sait pas combien de temps il est resté là comme cela, perdu dans le néant. Tom n'a pas le temps de se calmer qu'il entend déjà au loin les sirènes de plusieurs voitures de police. Alors sans attendre, l'homme met le contact et sort de la rue en marche arrière, avant de partir en tête-à-queue dans un nuage de fumée. La route est face à lui, les ennuis lui courent après. Tom voit trouble mais appuie sur l'accélérateur, relève l'embrayage, part comme une balle sur la nationale. Il maintient le volant avec difficulté, manque de peu la sortie de route à chaque virage. Dans son rétroviseur, les gyrophares bleu et rouge gagnent du terrain. Tom a perdu trop de sang ; Tom va mourir. Il le sait, et sert d'autant plus fort le secret qu'il garde au creux de son vêtement. A mesure que les mètres sont avalés, le bolide s'élève sur les flancs d'une colline, jusqu'à en atteindre le point culminant. Alors, le temps s'arrête : de là où il se trouve, l'homme surplombe l'ensemble de la vallée ; sa tête se tourne et il aperçoit au loin un barrage de police, juste à la sortie du lacet ; son regard revient et se fixe sur le village en contrebas ; ses bras lâchent le volant et chutent pesamment ; ses yeux se ferment ; il sent contre son cœur le poids mort des années ; la voiture part ; le choc de l'acier sur le sol ; l'odeur de l'essence. Les restes fumants d'une carcasse d'acier, vide de tout occupant, vide de tout silence à briser.

 

En apprenant la cavale puis la mort de son frère par les informations, Adeline sent ses entrailles se tordre en une longue et douloureuse contraction. Allongée sur le sol de sa petite chambre, elle pose alors une main sur son ventre et, lentement, laisse un sourire crispé lui déformer le visage. Bientôt, la bouche se referme, et les lèvres se mettent à trembler ; bientôt, elle roule sur le côté et éclate en sanglots.

 

March Hare

 

Voilà, ainsi se termine ce beau projet coopératif. J'espère que cette nouvelle vous aura plu, on attend bien sur, la Baba et moi, vos retours nombreux et déchaînés ! Merci à vous, lectrices et lecteurs, de nous avoir suivis au fil de ce texte, et merci à toi Baba Yaga pour ce quatre mains qui nous aura donné du fil à retordre mais qui aura été une très belle aventure ! Pensez à aller faire un tour chez elle pour lire ou relire les débuts du "Cognassier" comme ses superbes textes : ça vaut vraiment le détour ! ;) C'est par ici :

http://isbaba.canalblog.com/

ou

http://babayaga.centerblog.net/

 

Quant à moi je pense à certains textes pour ce blog, peut-être aussi des projets fragmentés (publiés en plusieurs petits bouts). A bientôt, et faites tourner ce texte sur les réseaux sociaux et partout autour de vous ! Merci encore ;)

 

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