Je-suis-charlie-640La tête levée et le poing serré, elle marche, droit devant. Rien ni personne ne l'arrêtera.

Seule, elle nous ouvre la voie, et c'est une main qui tombe.

Elle continue dans sa lancée en pirouettes et cabrioles, niques et pieds de nez, mais voilà qu'elle en perd un avant-bras - le droit. Pas si grave.

Et la voici qui rit et fait sourire, donne à chacun ce petit rien qui manque, à chacune ce quelque chose d'essentiel. Un oeil, après quelques roulades, git sur le sol.

Elle passe la main dans nos cheveux, panse nos blessures ; elle laisse sur le bord de la route une langue, sanguinolante, arrachée.

Elle insuffle la conviction dans nos combats, la motivation dans nos esprits lorsque nos corps ne jouent plus, ne tiennent plus. Sa jambe - la gauche - se disloque et disparaît dans les méandres.

La paix, c'est elle ; la guerre, c'est elle ; la fulgurance, encore elle ; la bêtise, devinez ? Sa rate explose et une marée de sang jaillit de sa bouche sur les passants.

Elle se permet toutes les extravagances, toutes les difformités, les anomalies, les monstruosités et triomphe magistralement dans la beauté et l'éclat, des atteintes à la normalité et à la morale dont elle est accusée. Son bras - le droit - est attrapé et mis en pièces, dévoré, atomisé, anéanti.

Parfois, elle ralentit le pas et se fait discrète, disparait des têtes et des mémoires ; elle revient alors plus grande et plus glorieuse encore, brandie pour un nouveau coup d'éclat. Elle se penche et vomit quelque chose qui semble être un poumon ; difficile à dire tant il est abîmé.

Son aura, sa lumière, fait reculer à chaque pas les ténèbres. Sa mâchoire inférieure se décroche et vient s'aplatir lamentablement.

Dans son acharnement à être, elle prend le temps de faire une dernière blague - potache, la blague. Sa peau semble fondre, se désagréger pour finir en lambeaux de chairs putrides.

Elle tutoie l'espoir, mange un couscous avec nos rêves, éboute des haricots au coin du feu avec nos souvenirs, change la couche sale de notre avenir. Rompue par l'effort et pliant sous le poids, la dernière jambe cède et l'on voit s'arracher les dernières fibres musculaires avant la chute du tronc.

Elle se trouve là, juste là, informe sur le bitume, à nous observer. C'est idiot elle a tout de nous, le meilleur comme le pire. Elle nous regarde de son seul oeil et les larmes coulent pesamment. Les larmes coulent parce qu'elle sait qu'elle n'ira pas plus loin. C'est fini. Son coeur se noie, son esprit s'égare ; l'on entend sonner au loin les douze coups.

Et c'est au moment où son intégrité est atteinte, où son existence est en jeu, qu'elle sent la chaleur de centaines, de milliers, de millions, de milliards de mains l'enserrer, la soulever et l'ériger en porte-étendard ; la chérir, la pétrir, l'adorer ; l'entourer, la couvrir, la raviver. Alors, malgré la noirceur et la haine, l'obscurantisme et l'absurdité, malgré le doute, la peur, l'affliction et la colère, la voici qui se dresse à nouveau et repart, soutenue par la fraternité d'un peuple uni dans la peine et la révolte ; la voici qui nous revient, plus lumineuse, plus forte et plus évidente que jamais : la Liberté.

 

Pour ces hommes et cette femme, ces héros qui ont fait face, morts sur leur lieu de travail pour leurs idées, leurs combats, leurs engagements ou parce qu'ils étaient présents lors de l'assaut :

Frédéric Boisseau

Franck Brinsolaro

Jean Cabut, dit "Cabu"

Elsa Cayat

Stéphane Charbonnier, dit "Charb"

Philippe Honoré, dit "Honoré"

Bernard Maris

Ahmed Merabet

Mustapha Ourrad

Michel Renaud

Bernard Verlhac, dit "Tignous"

Georges Wolinski, dit "Wolinski"

 

Et pour la Liberté, qui ne cèdera jamais à la peur et qui survivra tant qu'il existera des gens pour y croire et la défendre.

 

Je suis - et je le déplore - Charlie.