C'est vous dans le reflet de ce miroir crasseux. C'est bien vous. C'est pas rien ça : affirmer que c'est vous, là. C'est pas rien. Parce que jamais vous ne pensiez devenir ça. Et puis, il fallait bien se rendre à l'évidence. Alors voilà, c'est vous. Comment en êtes-vous arrivé là ? Quel événement, ou quelle suite d'événements majeurs pouvez-vous imputer à la gueule de bois incrustée, sertie de peaux flasques et de ridules, qui vous dévisage maintenant ? C'est votre faute, et pas votre faute en même temps. Vous vous regardez là, et vous y voyez pas le mauvais gars, pas le type poisseux, pervers, pernicieux ; pas le type à casser du clodo dans la solitude de la nuit ; pas le mec à mater des culs à la sortie des écoles. Vous êtes pas ça. Et pourtant vous êtes sale, et dégueulasse, et rugueux. Ca rappe quand vous passez la main sur votre peau.

Faudra quand même voir si c'est pas la lumière qui déconne, ou un truc dans le genre ; parce que la dernière fois, y'avait un bout de saloperie dans un coin de votre oeil. Une fois l'ampoule changée, la saloperie avait disparu. C'est ça, ça doit être la lumière. Vous le savez, c'est pas vous ça. Ce type là, c'est quelqu'un d'autre. Heureusement, parce que c'est vraiment le genre de mecs à qui on aimerait foutre un bon coup de pied au cul. Au point où il en est, ça serait même pas pour le secouer mais pour le pousser dans le vide. Un bon coup de pompe entre les côtes et il respire plus le gars ; et c'est tant mieux, parce qu'il pue à voir.

Bon. Vraisemblablement, c'est pas l'ampoule. C'est pas ça, parce que vous l'avez changé ce foutu machin, mais vous êtes presque pire qu'avant : un véritable musée des horreurs. Vous vous regardez, encore, et encore. Plus vous vous regardez, plus il vous apparaît que ce miroir est louche. Vous l'aviez toujours su. En posant vos cartons dans cet appartement, le miroir était déjà là et déjà, il était louche. Il vous regardait d'un air drôle, l'air de dire : « fais gaffe, je te regarde ». Alors, vous l'avez fait changer. Et ça allait mieux d'un coup. Ca allait parfaitement, vous pouviez voir en face celui que vous étiez. Et puis, vous avez pas dû faire gaffe, le truc s'est complètement abîmé. Il aurait fallu l'entretenir, c'est sûr, vous dîtes pas. Mais par flemme, par un trop plein de sûr-de-soi, aussi... Maintenant pas le choix, le miroir doit sauter.

Le miroir a sauté : vous êtes affreux. C'est fou parce qu'il est neuf, et vous êtes toujours ce type ! Vos contours sont d'ailleurs bien plus nets maintenant, vos formes mieux taillées. Ca saute aux yeux, ça vous brûle le visage de vérité. Mais vous, vous voulez pas en démordre parce que c'est l'évidence que ce n'est pas possible. Votre bouche, elle devrait être plus... et votre nez, il devrait être moins... et puis par ici, il devrait y avoir... enfin, vous voulez dire... enfin vous vous comprenez.

Tout ça, c'est des conneries. Quand vous étiez petit, vous aviez une idée très précise de qui vous seriez plus tard. Rien à voir avec ça, rien à voir avec ce stand de fruits défraîchis, cet ahuri qui comprend même pas ce qu'il fait là. Le contraste en devient saisissant maintenant : le fossé entre vous et cet autre, là, est abyssal ! Faudrait voir à pas laisser entrer n'importe qui dans cet appartement, y compris par le miroir ; surtout par le miroir.

Vous êtes sorti, de lassitude. Le type, il va bien s'en aller tout seul y'a rien à prendre dans votre salle de bain. Vous êtes quoi au juste, une sorte d'aubergiste à Mr Hyde ? un réceptionniste à Créatures ? Qu'il aille se faire voir celui-là !

Vous êtes revenu, c'était insupportable la distance ; et c'est toujours le même là, à vous scruter de ses yeux fatigués. Cette fois y'en a marre. C'est pas un petit con dans son genre qui va vous faire la leçon. Une provocation comme celle-là, ça vaut bien sept longues années de malheurs.

Quelle connerie... Parce que le mec, maintenant, il vous regarde de partout. De chaque morceau de verre planté au sol, il vous cerne et vous juge, vous défie. Des centaines de lui contre un seul vous, faible, et impuissant.

Assis sur les chiottes, vous pleurez. Vous arrivez plus à faire sans lui pour vous mouvoir, pour agir, pour penser. Vous avez ramassé les morceaux, les avez jetés à la poubelle, effacé sa sale gueule de la face du monde, et il est toujours là. Vous le savez qui rôde, qui attend, l'insidieux. Ca y'est, vous le sentez sur votre peau ; il a terminé, vous a recouvert le visage. Maintenant c'est foutu, vraiment, c'est sa tronche que vous verrez dans n'importe quel miroir. Faudra faire avec. Vous continuez à pleurer mais ce sont les larmes d'un autre.

Voilà, enfin, vous sortez. Pas « vous sortez » genre « vous sortez faire les courses », non. Là, c'est la bonne. Vous sortez vraiment ; pour vous balader, pour flâner. Et ça loupe pas, vous croisez votre nouvelle tronche dans le regard des gens. C'est pas si mal. C'est vrai, ça agresse au vitriol, mais ça va mieux. Les poumons sont libérés ; le corps et l'esprit plus légers. Avec votre sale gueule, vous sifflotez. Ca va, c'est bien.

 

March Hare

 

Dernier texte de la série "Moi, en mieux" en lien avec le concours de nouvelles d'Etam. J'espère que vous aurez apprécié ;)

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