Elle était assise là, la tête basse mais la tension dans le corps. Ses yeux, que l'on devinait écarlates de pleurs, étaient dissimulés derrière l'opacité de ses lunettes. Il était dix heures et le petit café parisien s'affolait pour répondre à la demande, forte et oppressante, au comptoir comme en salle. Tout ce petit monde avait beau s'agiter, la femme aux grandes allures semblait figer les choses autour d'elle. Du comptoir où je me tenais à sa table, une ligne droite était tracée : qui prenait le temps d'observer les gens dans leur temporalité se trouvait le regard happé par cette femme, vers qui tout convergeait. Elle n'avait pas la même rapport au temps que les autres, c'était indéniable. Par exemple, elle ne buvait pas son café, préférant remuer à intervalles irréguliers sa petite cuillère dans sa tasse, dans des gestes lents et harmonieux. Alors elle me surprit lorsque, discrètement, elle s'essuya le dessus de la lèvre avec sa serviette : quand avait-elle donc porté cette tasse à sa bouche ? Impossible de le savoir. Le mouvement circulaire et hypnotique de la cuillère m'emprisonnait moi, l'observateur, dans une dimension différente. A la manière du couvert que le café emporte dans sa course, je me trouvais irrémédiablement attiré vers cette femme qui devenait le centre de mon attention. Plus je le regardais, plus le monde autour de moi s'écroulait : les murs, les gens, la patronne, le comptoir, le bruit des machines, le papier journal qui se froisse... Tout disparaissait pour ne laisser que cette ligne, tracée droite d'elle à moi, comme un lien unique et fragile qui, je le savais, laisserait sa trace à jamais. Et puis, furtivement, une larme s'échappa de derrière l'écran noir, pour se mêler au noir du café. Ici, le monde s'est arrêté. J'ai vu, contre les parois de la tasse, les vaguelettes de tristesses chaudes et amères se décupler pour venir mourir sur les bords abrupts de la porcelaine ; j'ai vu la chaleur, passant des doigts à la hanse, dans une crispation soudaine et incontrôlée ; j'ai vu la poitrine se gonfler d'un air lourd et dense, le corps se raidir davantage et s'agripper fermement au réel pour ne pas s'écrouler. D'une dure faiblesse, le bras se souleva ; la jeune femme ravala sa douleur encore chaude cul-sec et tête penchée, pour reposer sur sa soucoupe une tasse marquée aux lèvres roses. Sa poitrine s'affaissa, ses doigts desserrèrent leurs liens ; sa main vint chercher la serviette en papier pour essuyer à nouveau sa lèvre dans un tremblement. La femme sortit de son sac à main un portefeuille, glissa un billet sur la table. Deux autres larmes coulèrent dont, cette fois, elle interrompit la trajectoire. Sa poitrine se souleva à nouveau puis se bloqua, et elle partit d'un coup de vent qui laissa comme un silence dans l'établissement : un flottement, une sorte de gêne collective, sans que personne ici n'en puisse deviner la provenance. Je restai seul, assis sur mon siège, ma propre boisson devenue froide. Fixant cette tasse marquée d'un rose pâle et discret, je revins petit à petit au bruit et à ce temps qui était celui du quotidien. Un homme me bouscula et me fit perdre mes moyens ; je l'envoyai promener violemment. C'était trop tard à présent, tout s'était envolé : la tasse avait été emportée, la ligne droite piétinée. Ne restait que le souvenir vaporeux d'un instant passé autre part, à observer la beauté-même se mouvoir devant moi, d'une table de café à une bouche incarnat, avec la douleur de l'amour au bout des doigts.

 

March Hare

 

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