Bonjour à toutes et tous,

Aujourd'hui je publie une nouvelle que j'ai commencé il y a plus d'un an, et puis que j'ai abandonné, ne sachant trop où j'allais, ne sachant pas quel était le sens profond des agissements de mon personnage. Et puis récemment, en passant devant le long tapis roulant de la gare Montparnasse-Bienvenüe, je suis tombé sur ce qu'on pourrait appeler un événement. Une femme était là, en plein milieu des gens courant dans tous les sens vers leur boulot, et elle prêchait la bonne parole. Immobile au milieu de la foule en mouvement, cette femme hurlait de se tourner vers le Seigneur, que lui seul saurait nous apporter la lumière. Et j'ai eu la réflexion que cette femme, qui hurlait pour se faire entendre, était en réalité invisible, du fait même qu'elle hurlait pour se faire entendre. Je me suis dit qu'elle se faisait absorber par la ville. C'est là que j'ai réussi à trouver un sens aux actes de mon personnage, et c'est à partir de cet événement que j'ai pu continuer cette nouvelle.

Je tiens à préciser que cette nouvelle s'inspire des massacres perpétrés à Oslo en 2011 par Anders Behring Breivik. Il s'agit d'une fiction, les personnages sont donc inventés, de même que les situations et les dialogues. Je ne cherche pas à raconter, à interpréter ni à légitimer ce qui s'est passé ce jour-là. Ce que je raconte ci-après est un à-côté, une sorte de récit fictionnel parallèle à cet horrible massacre.

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Oslo

 

 

Le sang coule. Des rivières de sang, qui coulent du centre de l'île vers le fleuve. Un homme : seul, debout, l'arme à la main, et tout un pays à ses pieds, pleurant-hurlant de douleur et d'incompréhension. Ce n'est pas politique. Ce n'est pas désespéré. L'homme n'est pas non plus ce que l'on appelle, par confort de la catégorie, un « déséquilibré ». C'est un être lambda.

 

« - Ravn, coupe les micros.

- Mais, Lars, tu sais que...

- Ferme ta putain de gueule ! Et coupe ces foutus micros.

- Ok, mais j'veux pas voir ça. C'est pas mon problème.

- J'en ai rien à foutre. Coupe le matos et tire-toi, j'ai besoin que de mes poings »

 

L'horreur aura duré le temps d'un cri, un cri suraigu, alimenté par l'épouvante : une foule de gens fuyant, souffrant, agonisant. Un cri général étrangement uni de deux minutes et demi, que seul le bruit de l'arme vidant chargeur sur chargeur est venu interrompre. La masse, compacte, s'est finalement dispersée dans le chaos le plus total, les uns courant, les autres crevant. L'homme au centre de l'île est à présent en train de goûter au silence le plus absolu : le silence de mort. Il s'assoit les jambes en tailleur et pose l'arme des crimes à sa droite. Il goûte au moment le plus intense de sa vie.

 

Le traumatisme est ce monstre gigantesque, noir, informe et sournois qui paralyse la moindre de vos émotions, la moindre de vos sensations. Vous avez 16 ans, vous tenez la main de votre petit-ami ; c'est votre premier amour. Une brise fraîche venant du fleuve vient faire remuer ses cheveux. Vous tournez la tête vers lui en souriant, affectueusement. Détonation, giclée de rouge, un poids mort dans la main. Le traumatisme vient vous voler votre vie dans ce qu'elle a de plus palpitante. Le traumatisme ne frappe que parce qu'on ne s'y attend pas.

 

L'homme, assis là au beau milieu des herbes et des senteurs de l'été, goûte à la sérénité. Il se met à repenser à sa vie d'avant, à sa vie de bureau, et de citoyen, et de collectionneur de timbres ; ses quelques aventures. Tout cela n'avait aujourd'hui plus d'importance. S'il avait su, il aurait agi plus tôt... / La pensée est stoppée nette par le silence qui demeure, lui rappelle que ce moment est unique et qu'il faut le savourer. Alors il s'allonge aux côtés de son arme et regarde passer les nuages, écoute le chant mélodieux des oiseaux.

 

Les balles fusent, venant de derrière, menaçantes : l'autre ne s'arrête pas. Lui, ne voit que des dos. Lorsqu'il voit autre chose, c'est un autre corps qui tombe, invariablement. L'adrénaline lui fait vibrer les membres, c'est le shoot de sa vie ; il en prend jusqu'à la dépossession. Il court. A présent, face à lui, le rivage. L'oeil, de fixation en fixation, met de côté la périphérie et privilégie le point de chute. Corps et esprit fusionnent, au profit d'une seule et même mécanique, dopée au maximum de ses capacités. Il enjambe les cadavres et dévale la pente vers le fleuve. Les balles fusent toujours, mais il ne les entend plus. La mort le frôle à chaque instant, mais tout en lui prêche le contraire. Il plonge, nage, rejoint les autres, les autres comme lui. D'un coup, il réalise. Alors il tombe, devient muet, et s'enferme dans une prostration qui ne le quittera plus ; comme les autres.

 

 

« - J'vais te répéter ça encore une fois, le timbré. Une dernière fois. J'ai presque quarante ans, pour ce qui est de ma carrière on passera, alors tu t'imagines bien que je suis pas à un scandale près. Pourquoi tuer tous ces gamins ?

- Cette ville m'a absorbé. J'allais disparaître...

- Mais tu te fous de ma gueule, le timbré ? On assassine pas soixante-dix mômes parce qu'on va disparaître ! Ca n'a pas de sens ! »

 

Ce matin-là, comme tous les matins, il avait salué son buraliste et lui avait acheté un journal. Comme tous les matins, il avait réussi à se faufiler au travers d'une masse compacte d'hommes et de femmes boursouflés et transpirant et à feuilleter son quotidien. Comme tous les matins, il était descendu du tramway et avait jeté son journal dans la poubelle située devant son bureau. Et ce jour-là, une fois n'est pas coutume, l'une des pages avait été découpée. On pouvait encore y lire le titre :

 

« Camp d'été : premiers préparatifs pour la jeunesse travailliste »

 

Le choc. Les heurts, les cris, la détonation, les cris, le bruit de la porte du gymnase qui s'ouvre, ma mère avec qui je me suis engueulée pour des raisons futiles, mon père pleurant dans le salon pensant y être seul, mon frère me prenant dans ses bras, mon déjeuner fait d'un paquet de chips et d'un sandwich au jambon, mon copain me disant « je t'aime », mon copain me disant « je te quitte », mon premier baiser, ma première fois, ma clavicule cassée, ma découverte de Paris, la flamme de la statue de la Liberté à Manhattan, les arbres qui s'effeuillent en automne, la soupe aux champignons, moi faisant du tricycle, mes parents s'engueulant, mon frère me cassant deux doigts en fermant la porte dessus, ma première cuite, mon premier noël, le chien du voisin, ma maison, mes photos, mes potes, ma chambre, le ciel, la neige, la lumière, mon cri. Le choc.

 

« - Je ne peux plus réfléchir, vous m'avez cogné trop fort ; vous vous laissez emporter par vos émotions et cela vous pousse à faire les mauvais choix.

- De quoi j'me mêle, le timbré ? On a encore quinze minutes avant que le gros de la troupe débarque et coupe court à cet entretien. Quinze minutes, et il te reste encore tes dix doigts, fumier. Je ferais pas le malin à ta place.

- Ils me suppliaient.

- Pardon ?

- Les gamins. Ils me suppliaient. Je me rappellerai de chacun d'eux : chaque expression sur leur visage, chaque réaction face à la mort. Il y en a un qui était tétanisé par la peur mais qui semblait lutter de toute sa hargne. Lorsqu'il est tombé au sol, une larme est venue s'écraser sur ma lèvre inférieure. Je me souviens de cela. Ce genre de choses, ça vous marque.

- Tu m'dégoûtes... Putain j'vais gerber ! »

 

Il s'était endormi aux côtés de son arme, mettant de côté la possibilité d'une quelconque présence sur l'île ; de fait, tous étaient au sol, ou au loin : il était seul au monde. Il dormait encore lorsque les hommes de l'équipe d'intervention arrivèrent à sa portée. Ils auraient pu l'abattre, le malmener, le mutiler. L'homme fut simplement réveillé et maîtrisé, tout à la fois. Et si le mordant des menottes fut une violence en soi, l'arrestation se fit sans bavures. Sans bavures...

 

J'ai pas bougé. J'ai pas bougé du tout. Les autres, ils bougeaient pas non plus et ils se faisaient abattre quand même. Mais moi, de toute façon, j'aurais pas pu bouger. Alors je suis resté planté là, avec une espèce de psychopathe à un mètre qui tirait à vue. Je savais pas quelle tête il avait parce qu'il était resté de dos tout le temps. Avec tout ça je m'attendais à voir une sorte de monstre sans pitié, aux yeux totalement barrés, avec un visage difforme à faire peur. Et puis il a fini par se retourner, et il a pointé son arme. Et là... Je saurais pas expliquer ça. Je vous jure qu'il allait tirer. Je le sais parce que mes yeux pouvaient pas quitter les siens une seule seconde. Des yeux bleus magnifiques, profonds. Il allait appuyer sur la gâchette et puis ses paupières se sont grandes ouvertes, puis refermées, et il s'est barré comme il est venu. J'en sais rien. Je suis resté là à me demander ce qu'il venait de se produire. J'veux dire, pourquoi moi ? Je suis resté là. J'y suis encore. A l'heure où je vous parle, j'y suis encore.

 

« - T'as gagné, le timbré. Je t'ai cogné dessus à m'en faire mal, je t'ai démoli la gueule, mais putain c'est toi qui a gagné. Ils seront là d'ici quelques secondes, j'peux plus rien faire. J'abandonne. Profites-en pour souffler un peu, parce que ta journée est pas encore finie. T'auras le diable au cul jusqu'à la fin de tes jours même, j'ai envie de dire.

- Vous êtes un brave type. Je vous aime bien. Ca m'a fait plaisir de vous rencontrer.

- Arrête tes conneries, le timbré.

- Vous vous souvenez, tout à l'heure ? Je vous ai parlé de cette ville. Je vous ai dit qu'elle m'absorberait. C'est pour y échapper que j'ai fait tout ça.

- Je te fous la paix, alors tu serais sympa de la mettre en veilleuse toi aussi. J'ai tellement de choses dans la tête qu'elle va exploser, putain. Saloperie de journée, saloperie de boulot.

- J'avais besoin de laisser une trace. J'avais besoin que cette ville fasse partie de moi, et que moi, je fasse aussi partie de cette ville. J'allais disparaître. Aujourd'hui c'est une renaissance. Inspecteur... Ce n'est pas votre boulot, ni cette journée, ni le fait que vos questions restent sans réponse. Simplement, vous savez. Vous pensiez avoir en face de vous la bête sanguinaire, assoiffée de meurtres, et vous savez maintenant que je ne suis qu'un être banal. Voyez la réalité en face, inspecteur, vous...

- Bon dieu mais qu'est-ce que c'est que ce bordel ? Døvlarjn, vous vous foutez de ma gueule ? Je vous veux dans mon bureau immédiatement !

- J'aurais besoin de quelques points de sutures pour mes mains, j'arrive dans...

- Je n'en ai rien à foutre ! Vous croyez que j'en ai quelque chose à foutre ? Toute la presse va me tomber dessus ! Ca vous coûtera votre place, Døvlarjn, j'aime autant vous le dire. Vous deux là, embarquez-moi l'autre dégénéré, et faîtes-ça discrètement ».

 

 

Pendant qu'un haut représentant des forces de l'ordre s'éloigne en hurlant et qu'un autre le suit, la main gauche enflée, deux policiers emmènent un prévenu méconnaissable à l'infirmerie. Le prévenu chuchote quelque chose, les policiers n'entendent rien de plus que leur supérieur qui s'égosille. Pourtant l'information est essentielle : « vous auriez pu être moi, inspecteur. Ca aurait pu être vous ».

 

March Hare